Nos promenades se faisaient aussi bien dans le secteur du 5° Bataillon que dans le secteur du 6° bataillon. Nous allions voir les canons antiques utilisés pour le lancement des torpilles, ainsi que les nouveautés en instruments de guerre de tranchées. Les petits canons "Excelsior" ou les fusils mitrailleurs. Nous rendions visite aux poilus en lignes, les jours de beau temps et de calme l'on se serait cru loin de la guerre. Les uns et les autres se chauffaient au soleil ou bien écrivaient leurs lettres. Depuis les créneaux nous pouvions voir ce qui se passait de l'autre côté, ou mieux constater qu'il ne se passait rien d'anormal. Il y avait sur le dessus des tranchées des vestiges de réseaux en mauvais état. La plupart du temps quelques paquets de fils barbelés par-ci par-là, des souches d'arbres et aussi quelque fois des treillages aux abords des tranchées boches pour retenir les grenades de nos poilus, afin qu'elles éclatent sur le parapet au lieu de tomber au milieu de la tranchée. Nous faisions souvent la même chose aux endroits les plus rapprochés où les grenades avaient l'habitude de venir, c'était une bonne précaution.

Un après-midi par beau temps et par grand calme, nous allons dans la tranchée de 2e ligne de mon secteur, en inspection. Nous pensions trouver des choses intéressantes à voir, nous sommes en dehors de la tranchée dans une sorte d'entonnoir où il y avait des débris de toutes sortes, mitrailleuses, tôles, etc... mais rien de bien intéressant. Nous allions revenir, mais voilà que les boches nous avaient aperçus et une mitrailleuse nous saluait. Nous ne pouvions pourtant pas rester là jusqu'à la nuit. Les balles viennent dans notre direction, nous ne perdons pas de temps, nous nous dirigeons vers la tranchée et nous sommes obligés de nous montrer des pieds à la tête pour monter sur le parapet et nous élancer dans la tranchée. Nous ne pensions pas être si près des boches et ceux-ci semblaient nous prendre pour des lapins, le tic-tac des mitrailleuses nous saluait. Il était temps de sortir de là. Carné fait une photo peu après d'un large trou de torpille, avec mon appareil pour que je sois sur la pellicule, en arrière l'on aperçoit notre petit cimetière, ou mieux un de nos cimetière car je crois que nous en avions deux ou trois. Celui-là se trouvait entre les deux bataillons et existait avant notre arrivée.

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Jean Bousquet devant un trou de torpille - Juillet 1916

Quand j'avais dû quitter ma sape qui m'avait été affectée à mon arrivée pour la céder au Commandant Lavelle, qui la trouvait plus confortable et plus profonde que la sienne, je m'étais installé dans un petit abri "moral" juste une tôle ondulée dans un boyau contre une souche d'arbre dans une tranchée conduisant au P.C. du colonel. De là je pouvais voir dès que j'entendais un petit bruit sec les torpilles monter presque verticalement puis culbuter à une certaine hauteur et retomber et aussitôt un fracas épouvantable se faisait entendre. C'était surtout les torpilles boches que je pouvais voir de mon coin, mais il était impossible de prévoir où elle tomberaient. Il en venait quelquefois dans nos parages, mais au moment de leur culbute elles devenaient invisibles quand on était trop près et chaque fois l'on se demandait comment l'on en avait réchappé. Dans le fond des sapes les bougies étaient éteinte par l'éclatement.