Comme presque toujours les grands blessés ne disaient rien, mais un autre grand type qui avait les joues traversées par un éclat d'obus pleurait et gémissait comme un gosse. Sa figure enflait rapidement comme s'il avait une fluxion. Sa blessure ne se voyait que mieux surtout à la joue gauche en forme d'étoile. Dès que l'ordonnance du commandant est arrivé, celui-ci est parti en vitesse, il craignait une reprise de l'attaque. En tout cas il était furieux contre moi qui avait donné des ordres. Il ne voulait paas admettre mon raisonnement que du moment qu'il y avait une attaque, il n'y avait plus de n° de régiment qui puisse tenir, nous étions tous de la même famille et notre devoir était de rester là.

Au grand jour je suis allé faire un petit tour pour voir ce qui s'était passé. Personne ne l'a à vrai dire jamais bien su ; le brouillard avait fait craindre une attaque. Les boches et les français avaient alors tiré d'abord quelque coups de fusils, pour faire voir que l'on veillait, soit aussi pour éviter à des patrouilles d'avancer entre les lignes, soit aussi pour éviter à des équipes de travailleurs de renforcer les réseaux à la faveur de l'obsurité. L'on disait même que des fils téléphoniques étaient placés la nuit près des tranchées ennemies avec l'extrémité fixée en terre au moyen d'un harpon et qu'au moyen d'une batterie électrique et d'écouteurs sensibles l'on pouvait entendre ce qui se passait chez l'adversaire (téléphonie par le sol). Dans notre secteur toutes les communications quelque peu importantes donnant des heures de relève ou autres, devaient se faire en "Landais" pour éviter les indiscrétions. Pour ma part je ne comprenais que vaguement quelques mots.

a éclaicir

Engin lance-torpille - Avocourt

J'arrive dans le secteur de la 23 ; là beaucoup d'hommes se reposaient, je retrouve un adjudant que je voyais souvent et avec lequel j'avais passé une journée peu avant quand nous étions au repos aux péniches (adjudant Morineau). Les hommes autour de lui étaient couchés dans des petits trous à 75 centimètres du sol et de leur longueur. C'était le calme après le tam-tam matinal, je comprenais très bien leur repos après une pareille danse....mais... ils étaient tous morts, sans aucune blessure apparente. Quelques uns avaient sur eux des petites mottes de terre tombées par les déflagrations d'éclatements des obus. Je ne pouvais croire qu'ils ne se réveilleraient plus, leurs visages étaient des plus calmes.

Un peu en arrière du poste de secours, les brancardiers ont fait un cimetière dans la terre grasse et collante. Ces pauvres malheureux y  furent placés. Peu de jours après des croix étaient placées à leur tête. Je ne sais combien de temps ce champ de "repos" aura duré, des obus venaient de temps en temps dans ce coin et même aussi des torpilles bouleversant tout.

croix

Le cimetière du réduit d'Avocourt du 206° R.I.

A notre droite, toujours au réduit d'Avocourt, nous étions en liaison avec le 5° Bataillon de notre Régiment, dans les moments de calme j'allais rendre des visites à Carné et avec lui nous faisions souvent des promenades à la recherche de photos pour notre collection.