Nous n'étions pas depuis 3 jours au repos à Charmontois-l'Abbé que nous recevons l'ordre de nous préparer à lever l'ancre. Nous venions de recevoir de nouveaux renforts de noirs, mais cette fois c'était des sénégalais, de grands types à fortes têtes. Ils ne faisaient pas très bon ménage avec les martiniquais, ceux-ci étant catholiques et les nouveaux venus mahométans, mais à l'arrière l'on ne s'était pas inquiété à tort de leurs opinions religieuses, ils n'avaient vu que la couleur de leur peau. Les martiniquais considéraient à juste titre il est vrai les sénégalais comme des sauvages ; nous avons eu l'occasion de la constater par la suite au cours d'une attaque, ils ne comprenaient pas grand chose aux tactiques de la guerre.

  Nous sommes tous rassemblés sur le côté de la route et des camions nous chargent tant qu'ils pouvaient en prendre. Il faisait beau, la poussière volait, nous étions en peu de temps transformés en vénérables veillards, nos barbes et moustaches étaient blanches mais de poussière. Pour ma part j'étais justement à l'arrière d'un camion et "j'en ai pris pour mon grade" comme nous disions, et j'en ai avalé une bonne part. Tout le bataillon défilait ainsi sur le milieu de la route. Je ne sais ce que faisait le 5e bataillon pendant ce temps là, est-il resté à Charmontois ou est-il venu avec nous à Verdun ?

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Descente "d'autobus" en arrivant de Charmontois-l'Abbé - 1916

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En route pour Verdun - 26 août 1916

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En route pour Verdun - 26 août 1916

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  Nous descendons d'autos à quelques kilomètres de la Citadelle, les pauvres noirs ne peuvent mettre sac au dos, à cause de leur récent vaccin. Ils auraient mérité du repos, mais au lieu de cela ils allaient à l'attaque ; pendant "Verdun" on prenait des renforts où l'on en trouvait de disponible. Ils mirent alors leur barda sur leur tête le plus naturellement du monde. Nous contournions des petites collines et le spectacle était semblable aux caravanes que l'on représentent au pays noirs. Près de Verdun nous entrons en file indienne dans un boyau et passons au bout d'un moment au pied de la Citadelle, nous traversons ensuite la ville, passons la Meuse et nous nous dirigons vers la sortie Est de la ville, près des fortifications et remparts du côté du quartier de Bévaux (où était mon régiment en 1912, lorque j'ai été libéré du 4e Hussard).

  Le bataillon est cantonné dans les maisons de cette rue conduisant à cette sortie de la ville et la Liaison ainsi que le Commandant et son Capitaine Ajudant Major(Codet). Pour notre part nous étions dans le sous-sol dont une porte donnait sur le canal. Je dois ajouter que cette maison "Villa Eugène" était chose extraordinnaire : intacte! C'était la demeure d'un négociant ou mieux un teinturier apprêteur de ces peaux. Il y en avaient de pleins hangars. D'un autre côté il y avait des ateliers installés comme une minoterie, actionnés par l'eau d'un barrage qu'il avait organisé en avant de sa maison d'habitation.

  Les maisons étaient toutes malades, l'église voisine avait son clocher en bien mauvas état, les poilus allaient d'une maison à l'autre à la recherche de livres pour passer un moment, ils en trouvaient.