Nous ne pouvions pas abandonner une partie de notre colonne dans un tel cahot, dans un coin absolument inconnu des poilus et qui plus est, des plus mauvais comme nous avons pu nous en rendre compte par la suite. La colonne une fois reformée se remet en route, nous arrivons dans le bas de la vallée à l'entrée d'une carrière (carrière de Vaux-Chapitre) où nous allons rester 6 jours d'enfer. Les Compagnies vont se mettre en ligne. Là pas de tranchées organisées, ni même un semblant de tranchées, absolument que des trous d'obus. les poilus devaient les faire communiquer entre eux pour conserver leur liaison. Il n'y avait aucun abri. Tout ce qui pouvait exister était deux ou trois fusils mis en travers sur un trou d'obus,et par dessus une toile de tente tendue, cela pouvait abriter un peu du mauvais temps, mais bien entendu pas les éclats d'obus, ni encore moins des obus eux-mêmes et il en tombait dans le coin ! Nos compagnies étaient montées absolument à effectif complets, puisque tous les homes avaient été ramassés aussi bien les cuistots que les ordonnances.

  Pour notre liaison avec l'arrière nous n'avions pas de téléphone, c'était la première fois que nous pouvions voir cela depuis le commencement de la guerre ; juste un couple de pigeon pour correspondre avec l'artillerie, mais il n'a servi à rien....nos canons fort usés par des tirs incessants ne tiraient plus à la longueur voulue, les obus tombaient au milieu de notre secteur dans la partie occupée par la 22e Cie, de plus les obus boches s'y donnaient eux aussi rendez-vous. Dès que nous en avons été informés, les pigeons ont été envoyés, mais toute la journée nos grosses pièces ont continué leur oeuvre. Que de tués ! Je connaissais les pertes exactes au jour le jour mais pour ne citer que la 22e Cie, ils ne sont descendus que 6 hommes le jour de la relève sur 200 hommes montés en ligne.

  A peine étions nous montés dans la carrière qu'un violent tir boche arrive dans le "ravin de la Mort", les obus succèdent aux obus, le bruit des éclatements est infernal, la lueur nous indique notre chemin, quelques poilus en queue de colonne sont tués, d'autres blessés. Nous trouvons un trou dont l'entrée tourne son ouverture à l'opposé des lignes, le Commandant s'y enfonce tout au fond...pour 6 jours, puis son cuistot, le Capitaine Codet et ensuite la liaison. Là étaient des sacs de chocolat environ tous les mètres et sur le dessus des manches de pioches qui nous servent de sièges, ce n'était pas confortable, mais nous étions royalement installé à côté des pauvres types en lignes, eux qui n'avaient que leurs talons comme sièges et leur casque comme abri.

  Au petit jour, comme j'étais au plus près de la sortie et que je ne pouvais pas dormir, j'étais le premier dehors. Le spectacle n'était pas réjouissant. En contre bas à ma gauche sur le dessus de l'abri servant de poste de secours, couvert de grosses pierres, il y avait une jambe de tirailleur avec sa bande molletière bien enroulée et sa chaussure.....plus loin à l'entrée de la carrière où nous étions arrivés la veille il y avait des poilus couchés pour toujours. Plus à droite un autre, mais comment cela se faisait-il, il était déshabillé, probablement par l'effet d'un gros obus, l'on pouvait voir son dos nu et sa nuque aux cheveux bien coupés...mais peu après il ne restait plus rien, les obus pleuvaient...