Nous étions guidés heureusement par un habitué des lieux ; après plus d'une heure de marche nous arrivons sur une hauteur, où de grosses pierres faisaient ombre à chaque fusée. Dans ces blocs nous reconnaissions des vestiges d'ouvrages en béton armé, comme nous en avions vu près des forts de Moulinville et de l'ouvrage d'Eix. Nous arrivions au fort de Souville à ce que le guide nous apprit, car en fait de fort nous n'avons rien vu, juste des monticules du côté où il nous l'indiquait. En tout cas c'était la "croisée des chemins" un vrai marché arabe ; un va et vient continuel, des troupeaux de petits ânes porteurs de bidons laitiers plein d'eau passaient à nos côtés ; un obus arrivait, les ânes étaient dispersés un instant, personne ne semblait les diriger, puis le troupeau se reformait et se remettait en route en laissant sur place quelques ânes et bidons renversés et pour compte nous commençons à croiser des groupes de blessés, certains isolés marchant comme des ombres sans un bruit, des brancadiers portent avec peine au milieu des trous d'obus sans nombre leur civière lourdement chargée. Les fusées nous les font de temps en temps détacher en noir sur le ciel ; d'autres blessés passent avec des pansements blancs qui se voient mieux que tout le reste.

  Nous laissons le fort derrière nous et commençons à descendre sur le flanc nord de la colline. Nous voyons maintenant à peu près où est le front ; grâce aux fusées longues nous devinons où sont les français et les fusées courtes, c'est à dire s'éteignants dès qu'elles arrivent en l'air, ce sont les fusées boches. Le terrain n'est fait que d'entonnoirs,de trous d'obus, rien que des cratères de marmites ; la terre nous colle aux pieds. En queue de colonne il y a toujours des pauvres types qui ne peuvent suivre. On risque d'en semer en route. A chaque instant il faut ralentir le pas, malgré les conseils donnés par notre coureur (guide).

 RAVIN DE LA MORT

  Dès que les fusées cessaient de s'élever nous tombions dans l'obscurité complète, les hommes commençaient à être à bout; Ils étaient fatigués de cette longue marche pénible. Il fallait éviter de tomber dans les trous d'obus parfois profonds, au fond desquels l'eau se voyait à la lueur des fusées. On trébuchait à chaque instant dans des obstacles mous, des pauvres poilus qui étaient venus mourir là en se dirigeant vers l'arrière ou tués à une relève précédente. A chaque instant des hommes criaient "arretez ! la queue ne peut pas suivre" ; la 21e Cie qui était je crois en queue avait bien du mal à ne pas perdre contact. Elle avait du retard, nous devions donc nous arreter, sinon ralentir le plus possible notre marche....or ce n'était pas du tout le moment de nous arrêter, nous apprenons que la colonne est disloquée! Que faire on ne pouvait pas abandonner une compagnie sur les pentes du fort de Souville à mi-chemin du bois de Vaux-Châpitre... nous nous arrêtons pour laisser le temps aux retardataires de nous rattraper, j'ouvre ma couveture que j'avais sur mon épaule et je me couche par terre...voilà notre guide éffrayé de nous voir faire la pause à cet endroit. Il prévient le Commandant que nous sommes dans le Ravin de la Mort, le plus mauvais coin du secteur !

DSCN9667

Verdun 1916 - Ravin de la Mort. Photoprise de la carrière de Vaux-Châpitre.