Nous venions de perdre beaucoup d'amis dans cette semaine du 29 août au 3 septembre passée au Bois de vaux-Chapitre. pour ce qui est de la liaison, nous venions de perdre une doublure, car pour la circonstance les compagnies avaient deux agents de liaison ; celui tué en allant au poste de Colonel (Camps) Nous venions aussi d'y laisser notre cycliste (Rougeon), mais lui avait été raflé par les boches ; bien entendu il était monté aux lignes comme les camarades en laissant sa bicyclette à l'arrière où se trouvait le train de combat et les chevaux de selle.

  A Belleray, le major de cantonnement me donne l'emplacement que nous devions occuper dans une partie du village, où le service de la voirie est faite par quelques prisonniers boches qui ne semblent pas très ardents à ce travail. Le mien est vite fait, peu d'hommes à loger pour la 21e, pour ainsi dire pas du tout pour la 22e, quant aux autres l'effectif était également des plus réduits. Pour la liaison, nous avons une grange avec de la paille propre ainsi que pour le reste du bataillon. J'avais précédé de peu le Commandant et il était furieux après moi! Cette fois il se montrait actif, "venez avec moi"! Qu'allait-il me montrer, il venait en passant dans la rue de voir par la fenêtre du poste de secours une table plus grande que celle qui était dans sa chambre. Comme je lui faisais remarquer que je m'étais conformé aux ordres reçus pour l'affectation du cantonnement, il m'apprit que je ne devais pas m'en tenir là, mais que quand pareille cas se produirait, je devais enlever le mobilier affecté à d'autres s'il se trouvait être mieux que celui qui lui était destiné...(pas égoïste pour un sou)!

  Je m'aperçois en me lavant que j'ai le côté droit au défaut de l'épaule qui est tout bleu, tirant sur le jaune et aussi un peu sur le vert aux extrémités de l'auréole. J'avais de plus tout le côté endolori par mon tir au fusil.

DSCN0166

 

Felix Clanet

 

  Nous restons quelques jours à Belleray. Cette fois vraiment au repos, pas d'exercice pour occuper les hommes, ceux-ci remettent de l'ordre dans leurs affaires, écrivent leurs lettres et passent une partie de leur temps à se promener, mais pour la plupart, triste promenade. Ils vont passer des heures au cimetière militaire à proximité de notre cantonnement. Toute la journée nous voyons des fourgons traverser notre village pour aller se vider au cimetière qui prend de grandes proportions. Nos poilus lisaient les noms sur les croix en quête d'un nom ami.

  Le deuxième jour au lieu de décharger des corps des fourgons, ce furent des sacs à terre  que l'on descendit. Nous apprîmes que le tunnel de Tavannes situé à peu de distance de Souville et qui servait d'abri pour un bataillon en réserve et à du matériel ou munitions venait de sauter par suite d'un incendie pris à la paille servant de couchage. Beaucoup d'hommes y périrent. Avec la cendre de ces pauvres malheureux calcinés l'on avait rempli les sacs à terre que l'on venait enterrer à Belleray. Il avait été impossible de savoir si le contenu d'un sac représentait deux, trois ou quatre hommes!

  Nous quittons peu après ce petit pays pour aller au repos dans un bois près du village nommé Lempire, où se trouvait une importante ambulance. Nous étions sur une hauteur dominant ce village.

  Comme nous savions que l'adjudant blessé au bras y était soigné nous y allons à trois pour prendre de ses nouvelles. Justement à la première maison du village nous croisons un infirmier qui nous dit venez avec moi....voilà justement sa croix, il est enterré de ce matin! Il nous montra sa tombe. Nous n'en revenions pas. Comment avait-il pu mourir d'une "fine blessure". Il était parait-il de mauvaise santé (en effet au début de la guerre il avait été cassé de son grade pour ivresse).

  Dans la journée, les avions boches venaient survoler le village pour y laisser tomber des bombes. l'une d'elles tombe sur la route a côté du rouleau à vapeur qui refaisait celle-ci. le mécanicien est tué. Nous apprenons que c'était un ancien combattant retiré du front peu avant ayant une nombreuse famille.

  Dans notre partie du bois, nous étions cantonnés dans des baraques Adrian. Celles-ci sont rangées les unes à côté des autres. Les poilus passent leur temps à chercher des champignons et il m'est souvent donné d'en manger préparés par l'ordonnance du Capitaine du CM 6 -notre Cie de mitrailleuses- c'était un bon cuistot.

  Rivière l'agent de liaison de la Cie de mitrailleuses me fait faire la connaissance de quelques uns de ses camarades, à commencer par Félix Clanet dit Félix tout court. Un bon vivant s'il y en avait un, ayant toujours quelques histoires drôles à vous raconter. Il était très intéressant, il avait beaucoup voyagé et beaucoup appris et retenu. Il parlait de plus anglais et allemand. Il devait nous quitter pour partir comme interprète dans l'armée américaine.

  C'est au cours de ce repos que le Commandant fit ses propositions de citations ainsi que les Commandants de Compagnies qui lui remirent leurs propositions (mais tous les hommes auraient dû être cités). L'on désigna ceux qui s'étaient faits le plus remarquer ou qui n'avaient pas été favorisés sous ce rapport les fois précédentes.

 

Notes en bas de page : Félix Clanet est décédé à Saintes le 8 janvier 1965.