De notre emplacement, mes compagnons avaient pu voir dès le lever du jour, des têtes de tirailleurs émerger de tous les trous d'obus . Mieux que cela ils sautaient d'un trou dans l'autre ; soit pour se communiquer des ordres, soit pour mieux se répartir, puis à un coup de sifflet tous s'élancent en avant, lançant devant eux des grenades. Les mitrailleuses boches ouvrent le feu, les grenades éclatent au moment où les noirs arrivent dans les trous où elles viennent d'être jetées, faisant des victimes. Le tir prend rapidement de l'importance, des boches se sauvent vers Souville en passant entre les tirailleurs. Ceux-ci se retournent en envoyant en même temps leur coup de fusil, tuant ainsi leur voisin, les boches réussissant parfois à passer. Les fusils sont alors abandonnés et les coupe-coupe entrent en action. Les boches se mettent parait-il à genou pour offrir leur soumission, mais les noirs font leur travail, ils "coupent cabêches". Ils exécutent des mitrailleurs boches attachés (parait-il à leur pièce). Un clairon sonne le rassemblement, aussitôt les noirs se croyant à l'exercice cessent leur tuerie et se réunissent. Il n'y a plus un seul gradé blanc (ni officier, ni sous officier). Les mitrailleurs boches reprennent leur tir et fauchent les tirailleurs. C'était un boche qui avait fait cesser le feu et nos jeunes sénégalais qui arrivaient au front pour la première fois "trinquaient" dur.

  En cours de route avec mon Caporal clairon, nous emmenons avec nous des blessé légers, c'est à dire ayant la force de marcher. Nous prenons leurs fusils ; pour ma part, j'en avais trois et en arrivant à Souville je trouvais que j'en avais assez. J'ai reconnu par la suite que c'était en pure perte puisque même des hommes tel Rivière qui dans la nuit suivante est revenu avec sa mitrailleuse s'est presque fait moquer de lui !

  Une fois le Bataillon rassemblé nous voyons les poilus racontant ce qu'ils venaient de voir, mais jamais on aurait cru qu'ils venaient tous de l'échapper belle. Ils plaisantaient sur leur propre sort, l'effectif était des plus réduit, ainsi la 22e Cie revenait avec son Capitaine son Lieutenant et 6 hommes. Comment n'étaient -ils pas tous tués!! et c'est à ce Capitaine que notre commandant Lavelle avait passé le commandement du Bataillon l'avant veille! Inutile de dire que le Capitaine Lefranc était absolument navré en contemplant son effectif des plus réduit. Il en avait les larmes aux yeux, ce brave juge au tribunal d'Ortez (exempt de toutes obligations militaires et qui avait tenu à faire son devoir de français.)

  Je ne me souviens plus du montant de nos pertes, je sais seulement que nous avions 323 blessés, ce qui réduisait déjà pas mal l'effectif du bataillon. Nous disions souvent que la guerre cesserait faute de combattants, notre commandant était de cet avis, lui qui pensait que plus vite les pertes étaient importantes plus vite l'on serait relevé.

  De nouveau je pars en avant pour faire cette fois le cantonnement de repos à Belleray au sud de Verdun, derrière les quartiers de Bévaux.