Les boches sont placés sur un rang et un officier interprète leur pose quelques questions et leur demande de montrer ce qu'ils ont dans leurs poches. L'officier boche sort un étui à cigarettes en argent (ou me semblant tel, il est garni. Je pensais qu'on allait le lui laisser, mais l'officier français le garde pour lui et offre une cigarette au boche - qui refuse (je comprends cela)j'étais scandalisé. Je suis prié de passer dans une autre pièce où le Capitaine Radziwill de notre division  me pose quelques questions. Je le mets au courant de la situation, l'avance boche, nos pertes, la disparition du Colonel du 344 et de son bataillon placé à la gauche du nôtre. Enfin le vol de notre avion au dessus des lignes et du bois de Vaux-Chapitre. La carte est étendue devant nous, je puis lui montrer du doigt les différents points intéressants. Il me remet un pli sous enveloppe qu'il me charge d'aller porter au Commandant du 36e Bataillon de tirailleurs sénégalais qui doit se trouver d'après ses calculs vers la Chapelle Sainte-Fine et lui rapporter ensuite cette enveloppe portant la signature du destinataire.

  C'était très beau en théorie de trouver un bataillon à un point indiqué. Je ne connaissais pas ce point, j'avais entendu parler comme tout le monde de la Chapelle Sainte-Fine comme l'on parlait du ravin de la Mort ou comme l'on a parlé ensuite de la Tranchée des Baïonnettes. De plus il faisait nuit noire et les obus ne cessaient pas de tomber pour permettre aux boches de tenir le terrain conquis sans gêne (à part moi, je pensais à la plaisanterie entendue souvent : du combat de nègres sous un tunnel la nuit), ceux que je devais chercher étaient des plus noirs! Je me prépare à me mettre en route, j'entends des ordres qui sont donnés aux brancadiers pour ne pas aller ce soir là vers les lignes ramasser les blessés. Ils étaient abandonnés à leur triste sort, il y avait trop de risques pour les brancardiers en s'exposant dans cette fournaise, surtout après la modification du front vers le 344. J'ai la chance d'avoir pour compagnon de route le même coureur qu'en venant. Nous sortons du fort et une fois sur la crête nous obliquons un peu sur notre gauche au lieu de filer droit sur la carrière, mais nous n'avions aucun indice pour nous indiquer notre chemin, sauf les fusées françaises (restant surspendues longtemps dans l'air) et les fusées boches (rapides). Nous savions où était le front,c'était tout, mais déjà un point important pour ne pas aller nous égarer.

  Nous dévallons la pente, nous contournons les cratères des gros trous d'obus, des percutants viennent dans notre direction. Nous faisons des plat-ventre rapides. Après l'un deux je me relève, je suis seul (et très ennuyé). Qu'était devenu mon compagnon, je ne sais même pas son nom. J'relêveappelle "eh le coureur!" mais personne ne me répond. Je trouve à la lueur des fusées des corps inertes. Était-il du nombre ? Je venais de tourner et contourner des trous d'obus, j'avais perdu ma direction. Une fusée française éclaire un moment toute la surface du sol, à côté de moi de gros trous d'obus reflètent la surface du sol. Ils ont de l'eau dans le fond, dans l'un d'eux j'entends remuer...j'y descend en évitant d'y piquer une tête. Je trouve mon coureur qui buvait une tasse comme il me le dit si bien une fois sorti de cette mauvaise posture. Il avait perdu pied et était tombé la tête la première dans cette eau sale où il se débattait pour s'en sortir. Il se nettoie d'un revers de main et en route. Mais nous avions légèrement dévié sur la droite et c'est à l'entrée de la carrière de Vaux-Chapitre que nous aboutissons: des points lumineux allaient et venaient, nous ne pouvions rien distinguer, ni nous rendre compte. Les imprudents...c'étaient les sénégalais qui étaient tous là les uns debout, les autres accroupis fumant leur cigarette...ça c'était le pire qu'une halte comme nous au Ravin de la Mort, c'était le même endroit avec les points lumineux en plus. Nous n'en revenions pas, les boches étaient là tout à côté!

  C'était justement le Bataillon à la recherche duquel nous étions. Je trouve leur Commandant un peu en avant sous un abri. Je lui explique ma visite et lui remets mon enveloppe dont j'attends sa signature sur l'un des angles. Il sort lentement son stylo et signe en me disant "Je signe ma condamnation à mort". Je n'ai su que lui répondre ; il disait vrai puisqu'au petit jour, il était tué à la tête de ses hommes et parmi les premiers.

  Au cours de la nuit, le 36e Bataillon de tirailleurs Sénégalais était placé dans les trous d'obus, sur une ligne face aux boches. Je ne sais pas si les "nègres" continuaient à fumer mais pour ma part je vais rendre compte de ma mission au Commandant Lavelle au fond de son abri. Il me charge de repartir, mais cette fois au delà de Souville pour faire le cantonnement avec un poilu (probablement encore avec le Caporal Clairon). Je rassemble mes affaires et nous quittons ce coin un peu avant le lever du jour.

  Auparavant dans la journée du 3 septembre notre Commandant a été pris soudainement de courage et était sorti. Je le vis à mes côtés mais ce n'était pas ses galons qui l'incitaient à s'exposer ainsi, c'était une forte envie (passons) et comme il allait arroser la tête de l'homme étendu à ses pieds, je pousse un cri, lui disant mon commandant, c'est votre ordonnance qui est là!...il a fait demi tour rapidement. Peu après du fond de la sape, une boite de conserve passait de mains en mains pour aboutir à celles de Rivière (furieux). Nous lui avons souvent parlé par la suite de la boite de conserve!

  Au petit jour nous quittons tous les deux la carrière. En cours de route nous rencontrons des troupes qui venaient nous relever. Comme nous, ils marchaient sans méfiance dans les endroits les plus dangereux. Au jour nous passons devant l'entrée du Fort de Souville, je descends remettre mon enveloppe et nous allons un peu plus loin sur les pentes du fort. Dans une autre carrière où le Bataillon est venu nous rejoindre le soir, les cuisines roulantes sont là. Il y a des sortes d'abris sous les amas de pierres et de l'eau pour nous laver.

  A la nuit notre Bataillon arrive et nous avons des nouvelles sur cette dernière journée....