Peu après nous pouvions constater que personne ne bougeait plus dans ce trou d'obus. Les trois occupants étaient morts sans que personne ne puisse leur porter secours, les obus continuaient de pleuvoir.

 Un adjudant de la 21° arrive à la fin du jour, c'est un grand et fort gaillard dont le nom m'échappe, il me demande en me tendant son paquet de tabac que je lui fasse une cigarette. Je lui demande de s'adresser à un de mes voisins, ne sachant pas les faire. Comme je lui demande pourquoi il ne la fait pas lui même il m'apprend qu'il a le bras droit traversé par un shrapnell d'un fusant. Il part dans la nuit vers l'arrière en emmenant avec lui quelques jeunes prisonniers boches.

  Dans la journée du 2 ou 3 septembre 1916, les boches avancent sur la gauche de notre bataillon. Nous les voyons occuper les trous d'obus, les organiser en mettant sur le rebord des sacs à terre qu'ils remplissent rapidement, d'autres se cachent derrière des troncs d'arbres...comment étaient-ils parvenus à avancer jusque là..qu'était donc devenu le Bataillon du 344 qui occupait cette partie du front. Notre Bataillon était donc maintenant en liaison avec des boches ! Le savait-il au moins ? Nous sommes obligés de convenir que le 344 est "ramassé" comme disent certains poilus, ils sont partis rejoindre leur drapeau et leur clique de l'autre côté! Théoriquement nous étions sous les ordres du Colonel du 344, mais dans la nuit comme le Commandant envoyait un premier agent de liaison pour prendre les ordres de ce dernier et que ce brave agent de liaison (Fernand Camps) ne revenait pas, il en envoi un autre (Rousseau). Celui-ci est plus heureux, il revient. Il a rencontré pas loin de notre poste le corps de son camarade, tué d'une balle. Arrivé au poste du Colonel, il fait rapidement demi-tour, il est occupé par les boches..il n'a que le temps de décamper...en passant devant le poste de secours un officier boche est là. Comme il ne comprend rien à  ce que l'autre lui demande, il lui dit de le suivre et il nous le ramène. C'est un grand type, casqué jusqu'aux yeux avec son lourd casque de tranchée, il porte des lorgnons. Nous le faisons entrer dans l'abri du commandant qui ne sait que lui dire. Le boche revient dehors avec nous où nous avions déjà quelques "Fritz" ramassés dans la matinée. L'un d'eux se met à pleurer quand il se voit en présence de l'officier. Il se croit perdu, il se met au garde à vous lorsqu'il découvre dans les autres prisonniers son supérieur, qui lui a un air crâne. Le jeune boche de la classe 16 m'avait remis une lettre qu'il avait sur lui, elle était d'Essen. Cette lettre comme je l'appris peu après parlait de la disette en Allemagne et du bombardement de Carlsrhue d'où mon frère n'était jamais revenu, ou mieux tué en en revenant. J'ai gardé cette lettre longtemps.

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  L'officier boche regarde le front, il semble parfaitement à son aise. Il voit l'avance des siens, il sait que son état-Major remplace le nôtre dans le trou du colonel du 344. Il nous dit d'un air convaincu : "Ce soir nous prenons Souville".

  L'officier boche est donc au milieu de nous, il semble être notre chef. A sa gauche trois jeunes boches ne tiennent guère de place, celui qui tout à l'heure avait si peur en voyant arriver un lieutenant teuton, à une tête comme nous n'en avions jamais vu. Une vraie tête de cochon, grosse et longue en forme de groin, enfin hideux. En arrière de nous sous un éboulis de pierres formant une sorte d'abri il y a deux ou trois des nôtres, dont Riviere de la C° de Mitrailleuses. Lui comme toujours est fort à son aise, il parle en boche avec le nouvel arrivant. Pendant ce temps là, le flot boche gagne du terrain, il arrive à peu de distance de nous. Alors que notre bataillon occupe toujours l'horizon, nous les voyons s'organiser rapidement. Riviere se faufile un peu en arrière dans un angle un peu surélevé de la carrière où peu de jours avant il y avait un dépôt de croix de bois, pourquoi faire mon Dieu!

Il met une mitrailleuse en batterie, dès les premières balles nous lui servons d'observateurs et lui faisons rectifier un peu son tir. Il pointe aux bons endroits et il nous est facile de constater qu'il commence à faire du bon travail. Les écorces d'arbres derrière lesquelles les boches se couchent volent en éclat, les sacs à terre éventrés par les balles se vident, la terre saute, les "mouches" de la Saint-Etienne volent toujours vers le même but; mais crac, le tic-tac s'arrête, c'est dommage, nous apprenons que le percuteur est cassé et qu'il n'y a pas de pièce de rechange. Que faire, les boches avancent de trou en trou....

  Je prends des blocs de pierres et je commence avec le Caporal clairon Pouzet un petit mur en vue de nous faire un parapet contre les balles, car à leur tour les boches ont mis une mitrailleuse en batterie, mais cette dernière ne semble pas vouloir se casser, elle tire à cadence régulière et les balles viennent s'applatir contre les pierres de notre carrière...je mets pierre sur pierre, me voilà maçon et le Caporal Gougeat m'apporte les pierres. Au début je travaillais assis sur le rebord que je faisais, mais quelle imprudence, une balle me frôle, puis une autre encore plus près. Je n'y prêtais il est vrai que vaguement attention. Mais subitement je me laisse tomber, une idée me passe par la tête..."mais c'est sur moi qu'ils visent ces oiseaux-là"...A peine étais-je accroupi derrière mon mur que d'autres balles sifflent. Ce n'est pas facile de mettre des grosses pierres en l'air à un mètre au dessus du sol en restant la tête plus basse que son ouvrage. Je fais cependant ce genre de travail peu commode, puis ensuite à genoux.

  Roux, l'ordonnace du commandant Lavelle, justement arrivé de permission dans le courant de la nuit est un peu désorienté. Il veut se rendre utile, il prend ma place abandonnée quelques secondes avant, je me précipite sur lui pour le lui défendre, mais trop tard, il tombe sur moi, en râlant, une balle venait de lui traverser la tête de part en part, son casque avait deux trous et restait encore sur sa tête...je le tiens un moment sur moi, il semble renifler, mais pas un cri, son agonie dure peut-être cinq minutes, je n'ose le poser à terre tant que je l'entends sangloter, puis une fois que je me rends compte que tout est fini je le couche devant moi, je sors alors de sa poche son mouchoir pour lui cacher la figure.

J'en profite pour lui reprendre mon couteau que je lui avais confié le matin même pour lui permettre d'ouvrir avec mon tire bouchon une bouteille de "gnole" qu'il nous rapportait. Charentais d'origine il était comme ses camarades amateurs d'eau de vie, mais il habitait depuis quelques années Paris, il avait même été peu avant la guerre employé chez un boucher de l'Avenue Bosquet en face de notre domicile. Il connaissait même ma mère de vue ; à ma première permission de 1915 j'avais été le voir chez lui rue du Cherche-Midi pour repartir avec lui au front. J'ai fait la connaissance de sa femme et de sa petite fille.

  Après l'avoir étendu, je me suis remis au travail, mais les pierres étaient gluantes de matières cérébrales et aussi de sang. Pour tout repas ce jour là et même comme boisson je me suis contenté juste d'un morceau de sucre que m'a passé le Caporal Clairon après l'avoir imbibé d'alcool de menthe. Je venais de finir mon mur et le jugeais assez haut pour pouvoir passer à un autre genre d'exercice. C'est alors que de spectateur que j'avais toujours été au cours de la guerre, je passais pour peu de temps il est vrai à combattant ou acteur. Pouzet m'armait un fusil pendant que je tirais avec un autre. Je pouvais appuyer mon fusil et tirer comme à la cible. dès que je voyais un boche bouger, je lui envoyais une balle, puis une autre. Je surveillais une certaine distance de l'angle de l'ex-bois de Vaux-Chapitre, dès qu'un boche sautait derrière un tronc d'arbre je ne le lâchais plus du bout de mon fusil. J'ignore ce que c'est que la chasse au lapin, mais ce doit être un peu comme cela. Aussitôt mon fusil vide mais chaud, je prenais l'autre dont le magasin était plein. Je pouvais surveiller les effets de mon tir par les écorces des arbres qui sautaient. Pour dire si j'ai tué un boche je n'ai pas éta à même de m'en rendre compte, j'ai bien pu constater qu'à deux ou trois reprises ceux sur lesquels je tirais ne bougeaient plus. S'étaient-ils couchés prudemment, étaient-ils morts ou blessés, je n'en sais absolument rien et personne à cette distance ne pouvait le voir! Mes voisins le prétendaient mais ils n'en savaient pas plus que moi. Au  bout d'un moment j'avais l'épaule meurtrie l'utilisation d'un fusil d'infanterie et que j'avais soin de bien en appuyer la crosse au creux de mon épaule. Je dû déboutonner ma veste et glisser mon mouchoir à cet endroit pour amortir le choc des départs (ou reculs).

  Derrière un reste de tronc d'arbre couché au milieu des trous d'obus, il y avait un boche qui ne manquait pas d'aplomb, un vrai numéro! Quand mes balles allaient se piquer dans son après-éclat il s'amusait à me faire des signes au moyen de sa pelle bêche comme au tir à la carabine pour me montrer que mon tir était bon. J'ai continué mon tir sur cette sorte d'encouragement, mais peu de temps après personne ne bougeait plus. le boche avait-il trouvé que le jeu avait assez duré ou était-il ennuyé de voir mes balles toujours aller de son côté ?

 De notre côté un obus était venu faire des blessés. Le tir reprenait de plus belle et le ravin de la Mort était sous la fumée..

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Chef de bataillon Lavelle (dit Léonidas) avec à sa droite le capitaine J. Merceron.