Le lendemain au grand jour, nous voyons arriver depuis les lignes, debout, un poilu...il courait, s'arrêtait, repartait au plus vite, tombait, se relevait. C'est tout juste si de notre hauteur nous ne disions pas : "arrivera, n'arrivera pas". Les boches tiraient sur lui d'abord à balles, puis l'artillerie s'en mêla. Voilà notre bonhomme qui arrive en bas de notre carrière, nous le perdons de vue un instant et il arrive en rampant. Il remet le pli dont il était porteur au commandant et tombe de tout son long. Enfin il prend la parole: "l'on demandait un volontaire pour venir ici, comme je suis célibataire je me suis proposé, mais j'ai reçu quelque chose là-dedans".Il nous montre sa ceinture. A deux nous le déshabillons, du sang coule d'un trou au milieu du ventre, une balle l'avait traversée de part en part, étant entrée dans le dos près de la colonne vertébrale. Nos bandes de pansements n'étaient pas assez longues pour pouvoir l'entourer suffisamment. Nous en mettons trois bout à bout, pendant qu'un agent de liaison le soulève un peu. Je fais l'infirmier, je le saucissonne après avoir mis des sachets de pansements sur les deux ouvertures  (devant et derrière). Nous le rhabillons et il reste couché à côté de nous. Ils se nomme Chiron de la 21e.

  Il reste couché jusqu'à la tombée de la nuit, son supplice est grand. Il meurt de soif et nous ne voulons pas lui donner à boire en raison de sa blessure, ne connaissant pas son importance. par charité nous lui permettons de se rincer la bouche de temps en temps. Il se range à notre sage avis. Nous finissons par ne plus nous occuper de lui, il se traîne jusqu'à l'entrée de l'abri et s'assied sur une caisse de munitions ; le commandant n'a pas eu une seule parole d'encouragement à l'égard de ce pauvre type victime de son dévouement. Il apprend que les brancardiers ne passent jamais vers notre poste , et qu'ils vont directement de Souville vers les lignes. Il se lève et disparaît, il part avec un groupe de blessés vers Souville !!!

  Dans l'après-midi du 1er septembre, nous voyons à nouveau un poilu arriver crânement des lignes. Il vient vers nous, il est debout, marche d'une bonne allure sans s'occuper des éclatements pourtant nombreux. Quand il arrive plus près de nous, nous distinguons son équipement de cuir fauve tout neuf et à droite et à gauche de sa boucle de ceinturon, nous reconnaissons les étuis d'un fusils mitrailleur. Rien ne l'arrête, deux ou trois fusant bien dirigés &éclatent au dessus de lui sans lui faire seulement baisser la tête, il poursuit son chemin..Il est maintenant à quelques mètres de nous...nous ne voyons plus rien...qu'est-il devenu ? nous ne l'avons jamais su ou alors malheureusement trop bien su.

  Dans un trou d'obus à cent cinquante ou deux cent mètres de nous vers ce qui était le bois de Vaux Chapitre, nous voyons trois hommes couchés dont un ou deux semblaient bouger. Que faisaient-ils, nous les observons, les obus tombent toujours dans ce coin. Nous comprenons, ce sont deux brancardiers (comme vient de nous le dire un coureur) qui ont été abattus par un obus. Parmi les deux brancardiers nous savons qu'il y en a un de la 23°, un jeune prêtre que j'avais photographié peu de temps avant lors d'un repos aux péniches au sud de Verdun.(ICI)