Un peu avant d'arriver à Moncel, sur une élévation, il y avait un observatoire d'artillerie où restait un Maréchal des Logis en liaison par téléphone avec sa batterie. Si l'on apercevait des mouvements de troupes ou de nouveaux ouvrages faits au cours de la nuit chez les boches, notre commandant lui demandait de faire envoyer quelques obus sur les points indiqués par lui. Je suis allé souvent lui rendre visite. J'inspectais le secteur boche avec des jumelles et dès que je voyais quelques points qui me paraissaient un tant soit peu interessant, un monticule qui pouvait être un abri de mitrailleuse, un croisement de route, une haie, un pan de mur, je le lui signalais ; à l'aide d'une carte quadrillée il donnait le point à sa batterie et aussitôt quelques obus bien placés arrivaient à l'endroit désigné. Il y avait bien un village qui me tentait, un peu sur la gauche de Moncel où l'on voyait souvent des mouvements de troupes, seulement il n'était pas évacué par les habitants! On ne pouvait pas tirer. Cependant un jour ayant vu une amorce de tranchée en avant du village et bouger de la terre, je fis envoyer un 75 qui arrêta tous les travaux. A Moncel il y avait encore un habitant qui n'hésitait pas à sortir en plein jour pour aller chercher de l'eau à la Seille et qui n'était jamais inquiété par les boches. Cela nous paraissait extraordinaire. Il parlait peu, nous ne savions quels étaient ses sentiments. En 1915 le commandant l'envoya chercher une nuit et escorter sous bonne garde jusqu'à Nancy après l'avoir interrogé à son passage à la ferme Saint-Jean. Il avait une tête d'espion. Peu de mois après il était établi bistrot à quelques kilomètres de Nancy au bord de la Grand'route. Il avait toujours gardé sa sale tête rousse aux lunettes rondes.

 

 Dans les villages de Moncel et de Sorneville, au bout de peu de temps il n'y avait plus rien à découvrir dans les ruines. Les conserves de haricots et de petits pois faites dans des bouteilles avaient été consommées. Il n'y avait plus rien, plus de chnapfs*(eau-de-vie de prunes). C'est alors qu'on s'est aperçu en creusant une tranchée au milieu de la route de Sornéville que les habitants  avaient caché leurs meilleures bouteilles de vin sous les tas de fumier, qui occupent suivant la coutume lorraine le devant des portes. L'on dit que l'on peut juger de la fortune des habitants et la dot de la fille à marier suivant l'importance du tas de fumier placé devant la fenêtre de la maison. Cette trouvaille à fait le bonheur des charentais et s'est vite répandue aux alentours. Les amateurs de bons vins ne manquaient pas parmi les charentais.

 Le jour de Noël je reçois mon Kodak, mais justement au rapport ce jour là une note de l'Armée en interdisait la possession au front. Je vais alors consulter le Commandant et lui propose de le photographier avant de m'en défaire. Il se laisse "opérer" ; c'était la nuit, je mets au point au moyen d'une bougie et je fais mon instantané au moyen d'un bout de fusée éclairante, c'est fait. Le Commandant me dit alors : il est défendu également de voler, mais est-ce pour cela qu'il n'y a plus de voleurs! Tu n'as qu'a pas te laisser pincer, voilà tout! Je garde donc mon appareil.

A peu de temps de là, Carné apprenant que j'ai un appareil s'en fait expédier un et plus fort que moi, il profite d'un déplacement du régiment pour photographier le Colonel, une façon comme une autre d'avoir un permis.

 Quand j'ai révélé mes premières photos, je me demandais quel était ce chef peau rouge. Je pensais que le photographe avait commencé la bobine pour essayer la marche de l'appaeil! J'ai eu vite l'explication. Dans un coin de la chambre qui servait également de bureau au commandant il y avait sur un guéridon un magnifique paon empaillé. Comme j'avais fait la mise au point au petit bonheur  voyant à peine la tête du commandant je n'avais pu voir les recoins de la pièce. Il se trouvait que sa tête était justement au centre du paon. Il était ainsi devenu chef iroquois en une nuit sans s'en douter.

1915 009

Commandant Du Mesnil

Nous passons nos réveillons de Noël et du Jour de l'an à la ferme Saint-Jean. Pour la circonstance, nous nous procurons des provisions assez facilement à Champenoux où les mercanti's commençaient à se faire la main. Ils semblaient même fort bien s'y entendre.

 

*Ce doit être du Schnaps