Nous quittons Pont-Saint-Vincent à cheval et arrivons à Nancy que nous ne connaissions pas. Nous emportons nos bagages avec nous ce qui n'est pas compliqué : Un peu de linge de rechange dans nos sacoches de selle ; Carné avait en plus un petit sac à main cachou accroché derrière lui à sa selle. Son nom était dessus d'une façon apparente aussi telle ne fût pas pas sa stupéfaction quand dans une rue de s'entendre appeler par un gamin qui venait de passer à côté de nous "Eh bonjour Carné!"..il n'en revenait pas. J'ai dû lui donner la clé de l'enigme. Il n'était pas assez connu, malgré qu'il fût un des grands commerçants de la rue Saint-Dominique, pour qu'à Nancy on puisse l'appeler par son nom.

 Nous sortons de Nancy par Essex et prenons la route allant vers la frontière. Arrivés à la Neuvelotte un Lieutenant Colonel nous interpelle pour savoir qui nous étions et où nous allions ainsi tous les deux....il n'y avait pas de moulin dans la région! Carné n'était pas assez grand et moi assez gros pour plagier Don Quichotte et Sancho Pansa...Ce colonel faisait fonction de Général de Brigade, il nous l'apprend et par la même occasion nous dit en nous montrant une des premières maisons du pays : sachez que c'est ici le bureau de la Brigade.

 

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 Nous continuons notre route et arrivons en vue de Champenoux, célèbre depuis peu par sa bataille pour la défense du grand Couronne de Nancy. Nous voyons alors les premières tombes dans les champs et sur le bord de la route ; sur les croix, des képis rouges commencent à se déchiqueter. A l'entrée gauche du village un casque de dragons surmontait une autre tombe. Nous avons su par la suite que notre nouveau régiment avait perdu beaucoup d'hommes à la lisière de la forêt de Champenoux et y avait laissé entre autres, son premier Colonel(Venaut) enterré en tête de plusieurs rangées de tombes. Les morts avaient été enterrés où ils étaient tombés (le 7 septembre).

 Nous arrivons enfin à Erbéviller, dont presque toutes les maisons étaient détruites. Nous pouvions voir des pans de murs calcinés des toitures effondrées. En passant devant les portes l'on apercevait dans la nuit tombante des lueurs, c'était des soldats préparant leurs repas. Le froid commençait à se faire sentir.

 Nous nous présentons au colonel, installé dans une maison délabrée, au croisement d'une route au centre du pays. Il était assis devant une table sur le rebord de sa couchette remplie de paille.

 Il nous donne notre affectation et nous fait conduire auprès de ses secrétaires pour que nous puissions dîner. Pendant que des pommes de terre cuisaient, un vacarme se fait entendre suivi de suie et de fumée...c'était une poutre calcinée qui tombait de l'intérieur de la cheminée...sur la poële. L'on a dîné quand même de bon coeur - tout ce que nous mangions avait le goût de suie, mais nous étions logés tous à la même enseigne et comme nous étions des invités nous avons fait les éloges du repas.