Après avoir quitté Meaux et aux environs d'Esbly nous voyons l'artillerie anglaise rangée roue à roue comme pour passer une revue. Les abords du tunnel de Chalifert sont eux aussi occupés par l'artillerie anglaise, c'était l'ultime point de recul. La Bataille de la Marne allait se jouer, le grand coup du 5 septembre allait avoir lieu.

 

 Notre train est arrivé en vue de Paris après de nombreuses pauses surtout dans les gares de banlieue. Nous sommes restés une demie heure sur une voie de garage en face d'un wagon de première classe. Cela nous a permis de "réquisitionner" les coussins des banquettes, pour nous faire des matelas, que nous avons gardé jusqu'à la fin de notre long voyage. Nous ne savions toujours pas où nous allions, mais nous avons bien fait d'être prévoyants. A une autre pause, notre wagon était arrêté cette fois devant un quai encombré des sacs remplis de paquets de tabac. Mes voisins qui étaient des fumeurs ont pu s'approvisionner à bon compte à leur grande joie, car ils n'avaient pas été possible de faire achat de tabac au départ. Pour ma part cela ne m'interessait nullement, puisque je ne fumais pas à cette époque.

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 Nous avons ensuite été aiguillés sur la grande ceinture, pour contourner Paris et passer par Juvisy avant de descendre vers le sud. Nous commencions à nous demander où nous allions et si nous n'étions pas prêts d'arriver au but. Le chef de train ne pouvait nous renseigner ne sachant lui-même où il allait. A la demande de mes 4 types, des civils appuyés le long des haies en bordure de la ligne, leur passaient des bouteilles de vin qu'ils avaient apportés probablement pour en offrir aux convois de blessés qui passaient là depuis quelques jours. Au cours d'une des nombreuses manoeuvres nous avons dû être décrochés du train de blessés anglais, en tout cas nous ne nous en sommes pas aperçus.

 Au petit jour au cours d'une halte nous nous procurons de l'eau pour donner à boire à nos pauvres chevaux qui mourraient de chaleur étant serrés les uns contre les autres. Nous descendions vers le midi ; A travers le brouillard nous reconnaissons Lyon. A un moment donné nous avons dû être raccroché au train de notre escadron, mais nous ne le savions pas, probablement la nuit lorsque les wagons anglais ont pris une autre direction. Nous avions alors rattrapés nos camarades en gagnant 12 heures sur eux, c'est à dire qu'ils ont dû faire encore plus de pauses que nous. Avant le lever du jour, nos portes étaient fermées, nous dormions en paix! C'est alors qu'un  bruit formidable à notre porte nous réveille en sursaut puis un autre coup suivi d'un commandement "voulez-vous vous dépêcher de descendre là dedans". Nous étions arrivés au but.

 Nous avions fini de vivre en indépendant, c'était si bon! Mais nous n'avions pas à faire connaître nos impressions...

 Nous étions à Béziers. Une fois le débarquement terminé nous nous mettons en route vers nos nouveaux cantonnements.