Notre tour est arrivé d'abandonner la ville. La manutention militaire a dû démolir ses fours de campagnes. Nous étions sans nouvelles, mais c'était une indication que l'ennemi devait se trouver à environ 50 kilomètres. Le dépôt chargeait tous ses fourgons, voitures de vêtements et de harnachements. Les voitures étaient trop chargées, nous devions nous mettre plus d'une fois aux roues pour leur faire grimper la côte du départ, mais crac! une roue s'enfonçait dans une ornière et une bonne partie de "culottes rouges" tombaient dans le fossé. Pas de temps à perdre, la voiture était lestée, on la poussait avec plus d'énergie. Tout à coup un contre-ordre arrive, il faut faire demi-tour et revenir au quartier. Les voitures prennent la direction de la gare.

 Fin août ou début septembre lors de sa visite, mon père me fit la même recommandation qu'il venait de faire un ou deux jours avant, à mon frère Jacques au moment de son départ pour le front "surtout fais ton devoir jusqu'au bout". "Ta mère et moi sommes prêts aux plus durs sacrifices. Je viens de voir Jacques, il est sur le point de quitter son dépôt de l'Ecole Militaire, ton frère Raoul vient de s'engager, quant à ton frère Georges il doit être déjà parti". (22 mois après mon frère Jacques  - 25 ans - était tué au retour d'un bombardement par avion d'une ville allemande et tombait dans les lignes ennemies près du mont Donon.)

 Le 2 septembre en pleine nuit, nous sommes tous rassemblés par petits groupes au milieu de la cour. Tous ceux qui comme moi avaient eu à leur arrivée une affectation spéciale étaient présents. Devant chaque peloton une lampe nous éclairait. Il n'y avait plus rien dans les chambres, nous étions là avec nos musettes...qu'allait-on faire ? Nous n'avions plus de chevaux de selle, il ne restait que 6 ou 7 gros chevaux de traits réquisitionnés pour les voitures.

 Le commandant reçoit des instructions entre autre il fallait envoyer une patrouille à Varreddes. (7 km à l'est de Meaux), je suis désigné avec 4 hommes. La difficulté est d'arriver à seller les gros chevaux. Nous devions mettre deux sangles bout à bout pour leur ajuster la selle sur le dos. Nous les dirigeons ensuite vers notre point de direction en traversant la ville de nuit. Impossible une fois sur la route de les faire trotter, rien à faire. Une fois à Varreddes, le petit jour arrive et avec lui une colonne interminable de soldats anglais en kaki. Il en est passé toute la journée, jamais de ma vie je n'avais vu un tel défilé. Les compagnies suivaient les compagnies, les hommes étaient bien équipés et marchaient en silence. De temps à autre une petite pose de 10 minutes environ était employée par les uns pour se coucher sur le bas côté de la route, par les autres pour pour prendre un bain dans un petit cours d'eau qui passait sous la route à peu de distance de nous. Les officiers anglais venaient me parler, ils ne savaient certainement pas quel était mon grade. L'un d'eux qui sans doute m'avait pris pour un officier m'a fait venir un de ses hommes et m'a montré en détail son équipement ; la façon dont il portait sa pelle et autres ustensiles utilisés à la guerre.

 Puis la colonne se remettait à nouveau en marche. Toute la journée nous avons assisté à ce défilé, semblant être un film sans fin. Les soldats kaki se suivaient en silence, de temps en temps leurs fusils passaient de l'épaule droite sur l'épaule gauche. Le soir assez tard, un cycliste vint me dire de rentrer à Meaux avec mes éclaireurs.

 

 Tout le long de la route à droite et à gauche sur les bas-côtés, dans les prés, dans les terres labourées, dans les bois, partout il y avait des anglais. De loin on aurait dit que toutes les terres étaient labourées, mais une fois arrivé à peu de distance d'eux  l'on voyait que c'était des hommes étendus dans les prés. D'autres étaient occupés à déterrer des pommes de terre dans les champs. Les feux s'allumaient de tous les côtés ; le repas du soir se préparait. Pendant ce temps là nos chevaux de labour marchaient comme des boeufs à nos grande honte ; nous n'étions pas fiers de montrer un spécimen de la cavalerie légère de l'armée française à nos amis les anglais, non seulement nous ne pouvions leur demander d'aller plus vite, mais il nous était difficile de les diriger où nous voulions. A chaque instant nous manquions d'écraser un "Tommy". Enfin nous arrivâmes à Meaux. Pas trace des deux escadrons de réserve au Quartier. Celui-ci est désert. Un homme nous dit qu'ils sont à la gare pour l'embarquement. Nous y allons et en cours de route nous voyons les anglais qui occupaient le pays, se préparaient à faire sauter les ponts au premier signal. Ils plaçaient leurs mines en dessous des arches du pont devant les moulins sur pilotis.

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 A la gare, nous arrivons juste à temps pour voir notre escadron embarqué et sur le point de partir. Mon commandant me donne des ordres pour que je puisse me procurer un wagon pour mes hommes et nos chevaux et les suivre! Ce ne fut pas si facile que cela. Tout d'abord pas moyen de me procurer un wagon. Le chef de gare voulait que je parte par la route ...pour aller où et avec nos chevaux ! Nous n'aurions pas été bien loin. Enfin je trouve un fourgon vide, nous le poussons à quai et nous nous y installons. Ce n'est pas tout, il ne va pas partir tout seul. Je vais aux nouvelles et enfin d'autres wagons sont accrochés au nôtre. Ils sont occupés par des soldats anglais blessés, mais nous ne bougeons pas. En gare il n'y avait plus qu'une locomotive elle était réservée pour le cas d'évacuation rapide des autorités de la ville et de la gare. La voie devait être minée et devait sauter en cas de retraite. Sur le quai des soldats anglais viennent de faire leur repas et lavent tranquillement leur vaisselle.

 Les nouvelles ont dû être plus rassurantes, une fois de plus je venais d'expliquer mon cas au maire de Meaux (M. Lugol), coiffé d'une casquette de chef de gare, ou mieux un képi recouvert d'une étoffe blanche pour montrer ses fonctions nouvelles. Au petit jour notre convoi est constitué et se met en marche. Nous ne savons pas où nous allons : nos chevaux occupent un côté du fourgon et nous l'autre moitié. Nous avons un peu de foin et d'avoine que nous avons déniché pendant notre longue attente.