Pendant huit jours et huit nuits, les hommes se relevaient de faction, de mon côté j'allais de l'un à l'autre, je faisais à chaque instant la navette sous le tunnel du chemin de fer, me mettre en liaison avec Plaud. Avec des hommes nous avons dégagé les abords de la voie de toutes les broussailles qui en garnissaient la sortie de notre côté ; je faisais des battues dans les taillis, bref je prenais à coeur mes nouvelles fonctions tout en regrettant de n'avoir pas été envoyé au front à l'active. Pendant une semaine je n'ai pas pensé me coucher pour prendre un peu de repos, je voulais m'occuper et éviter toute surprise.

 Vers le 4 ou le 5 août, un civil est venu se joindre à moi...il était envoyé par le Ministère de l'intérieur, c'était un inspecteur de police. Ce coin était des plus intéressant à surveiller, c'était un point des plus importants à défendre de toute tentative criminelle, en effet sous le tunnel les trains de troupes passaient sans interruption jours et nuits, les trains de ravitaillements allaient également vers l' Est ; toute la mobilisation semblait passer par là....les wagons portaient des branches aux portières avec des inscriptions à la craie "Paris-Berlin" il y avait des mobilisés de toutes les régions, il y avait des soldats en pantalons rouges empilés depuis un ou deux jours dans des wagons "40 hommes, 8 chevaux" puis des canons, et encore et toujours des troupes. Certains trains de marchandises venant de l'autre sens avaient des chargements de civils belges, ils étaient empilés au milieu de ballots de toutes sortes.

 Plusieurs fois sur un coup de téléphone, nous étions avisés d'ouvrir l'oeil et de faire bonne garde, une auto suspecte avait pu franchir un poste à peu de distance de Paris, sans s'arrêter malgré les ordres donnés. Une nuit nous étions avisés par une de nos sentinelles qu'un individu semblait avancer dans les taillis aux abords du tunnel côté Meaux, il y avait là plus d'arbres et d'arbustes ou taillis que partout ailleurs, il était impossible de voir à plus d'un mètre devant soi, même avec une bonne lanterne électrique de poche. Nous pensions, le "détective" et moi mettre à chaque instant la main sur un espion. Il était dit par l'éclusier, que dans le petit pays tout proche il y avaient beaucoup de gens suspectés d'être à la solde de l'Allemagne. Une autre fois sur le dessus du tunnel où passe la route de Paris, un factionnaire avait cru  entendre du bruit près d'un gros poteau télégraphique supportant une soixantaine de fils. Ce poteau était évidemment très intéressant pour un ennemi qui aurait voulu le faire sauter. Il parait même que le 31 juillet mon prédécesseur avait trouvé dans un fourré près de là, une ceinture de pétards prête à être fixée autour du poteau pour le faire sauter et priver ainsi Paris de toutes ses communications vers l'Est.

 

 A peu de temps de là, au cours d'une nuit un train s'est arrêté sous le tunnel, c'était la première fois que cela se produisait. Il en descend de la troupe.  Un officier m'annonce qu'il vient se joindre à moi avec ses hommes, tous équipés sur le pied de guerre, sac au dos, marmites de campement, rien n'y manquait. Combien y avait-il d'hommes je n'en sais rien, probablement deux sections.

 Ces hommes ainsi que l'officier étaient de l'active, du 76° Régiment d'Infanterie, en garnison à Paris, Porte de Clignancourt.

 A partir de cet instant il y eu un peu de repos pour nous tous. Nous pouvions alors songer à nous coucher. Nous nous sommes faits une petite cabane sur le bord de la voie avec des toiles de tente et des piquets. les repas que nous prenions avec l'Infanterie étaient de vrais repas, j'ignorais jusque là que les soldats savaient faire la cuisine. Je devais le constater aussi plus tard. Il y avait des grillades, des pommes de terre frites etc...tandis que depuis notre arrivée nous recevions bien de la viande de notre dépôt de Meaux, mais pas de pain ; nous allions en acheter au village voisin ainsi que ce qui nous manquait.

 Peu après j'ai reçu l'ordre de laisser la place aux fantassins et de rentrer avec mes cavaliers à Meaux ; cela a donné lieu à une nouvelle relève mais cette fois avec les trompettes pour défiler. Le Capitaine Petit de Territorial qui était chargé de la surveillance de la ligne depuis Meaux jusqu'à Lagny est venu me féliciter de mon activité. (Il  faut dire que pour ma part j'étais déçu de n'avoir pu partir avec le régiment d'active). Une fois à Meaux j'ai dû à nouveau aller me présenter au Commandant du Dépôt, qui à son tour m'a félicité comme j'étais loin de m'y attendre, pour la circonstance un sourire avait remplacé son air glacial que je vis souvent et qui ne le quittait rarement.

 Par la suite au quartier, mes camarades se sont amusés à m'appeler le "Héros de Chalifert". Toutes les occasions étaient bonnes pour nous distraire et passer le temps.

 Pendant que j'étais à Chalifert avec le renfort d'Infanterie, j'ai assisté pour la première fois à une expérience de spiritisme : un sergent du 76° était un gradé énergique et autoritaire, il avait tout ce qu'il fallait pour faire un excellent gradé, commandant d'une voix brève, claire nette et précise ; il avait parmi ses hommes, un soldat bien bâti, grand fort qui lui servait d'automate. Pour me montrer son savoir faire il l'appelle, l'autre vient, se met au garde à vous et attend les ordres de son supérieur. L'ordre est donné clairement avec beaucoup de précision sans oublier un détail, il lui ordonne de dormir, puis lui demande " tu dors n'est-ce pas ? Réponds." A la réponse affirmative, il continue : "Tu vas te mettre en tenue de campagne, capote, sac au dos, équipement complet, tu prendras ton fusil non chargé etc"...puis il lui indique le point où il doit se rendre en premier lieu, les endroits où il doit passer au ps ou en courant, en lui donnant le chemin de retour et l'endroit où il doit s'arrêter, enlever son équipement, s'endormir et ne plus se souvenir de ce qu'il vient de faire. ainsi harnaché il devait franchir une porte de l'écluse au pas de gymnastique tout en maintenant la rampe d'une main, il n'y avait guère de place sur ce passage qui était en ligne brisée pour faire face à la pression de l'eau. L'homme est passé sans difficultés aucune, il a fait son circuit prescrit et est revenu par l'itinéraire indiqué par le sergent. Il s'est couché au point convenu et s'est réveillé dans le délai fixé après un temps de repos.